"Histoires d'eaux"
Réelles ou romancées, quelques anecdotes qui témoignent de la vie d'un bateau et de ses équipages. "Histoires d'eaux" est un prétexte qui permet de mieux comprendre la réalité des marins d'hier, leur vie à bord, les manoeuvres, un fait d'histoire...
Les premiers jours de mai 1902 commencent mal pour Julien Chauvelon, le Commandant du Belem. Le trois-mâts barque qui devait prendre son poste de mouillage en rade de saint-Pierre de la Martinique pour embarquer un chargement de sucre et de cacao devra patienter. Deux autres voiliers nantais, le Tamaya et le Biscaye occupent le poste d'accostage…
Les premiers jours de mai 1902 commencent mal pour Julien Chauvelon, le Commandant du Belem. Le trois-mâts barque qui devait prendre son poste de mouillage en rade de saint-Pierre de la Martinique pour embarquer un chargement de sucre et de cacao devra patienter. Deux autres voiliers nantais, le Tamaya et le Biscaye occupent le poste d'accostage… En ces journées d'élections législatives décisives pour la Martinique, l'atmosphère à Saint-Pierre est oppressante. D'autant que la Montagne Pelée, le volcan qui surplombe la ville, gronde de manière inquiétante. C'est décidé : en attendant que la situation se décante, le Commandant Chauvelon ira prendre son poste de mouillage au Robert, sur la côte au vent…
En décidant d'abandonner son poste en rade Saint-Pierre, le capitaine du Belem sait ce qu'il lui en coûte. Chaque matin, une chaloupe le dépose à terre pour ensuite accomplir à dos de cheval les quelque vingt kilomètres qui le sépare de Saint-Pierre. Mais le navire est à l'abri des risques de collisions en rade de saint-Pierre, le mouillage étant saturé du fait des retards de chargements accumulés sur plusieurs bateaux. Il faut dire que l'atmosphère sur l'île est étrange : bien sûr, les élections législatives occupent les esprits. Le deuxième tour doit se dérouler le 11 mai et son issue demeure incertaine. Mais surtout, les grondements du volcan inquiètent. Julien Chauvelon lui-même a pu constater, en traversant la forêt, la présence d'importantes fumerolles dégageant de fortes vapeurs de soufre a provoqué la disparition de oiseaux et même des serpents de la forêt. A Saint-Pierre, la population est nerveuse. Même si les experts dépêchés sur place l'ont affirmé sans ambages : « Tous les phénomènes qui se sont produits jusqu'à ce jour n'ont rien d'anormal… » S'il en fallait une preuve, le Gouverneur Mouttet a annoncé qu'il serait présent à Saint-Pierre pour veiller au bon déroulement des élections.
Il reste quand même que certains signes sont inquiétants : le 25 avril, une première explosion a secoué le sommet de la montagne quand le 4 mai, une coulée de boue a détruit plusieurs distilleries de la région. Et surtout, comment interpréter la réaction du Commandant de l'Orsolina ? Originaire de Naples, au pied du Vésuve, il a décidé d'abandonner son poste de mouillage et d'interrompre son escale au motif que l'activité du volcan ne présageait rien de bon.
Ce matin du 8 mai, à huit heures moins le quart, l'équipage s'apprête donc à mettre à l'eau une chaloupe pour son commandant. La traversée de la forêt est suffisamment pénible pour éviter de se l'imposer aux heures des plus fortes chaleurs. Quand tout à coup le ciel s'obscurcit brusquement et le bruit d'une déflagration gigantesque parvient jusqu'au pont du navire. Le haut de la Montagne Pelée vient d'exploser. En quelques secondes, l'île semble plongée dans la nuit. Un nuage de plusieurs kilomètres de haut vient de se former à la sortie du cratère. Le ciel est zébré d'éclairs, de blocs de lave incandescente. Une nuée ardente se dirige vers l'ouest à la vitesse de plusieurs centaines de kilomètres à l'heure… En moins de trois minutes, vingt-huit mille personnes périssent à Saint-Pierre, étouffées par des températures de plus de 700 degrés. La flotte qui mouille en rade n'est pas épargnée puisque l'ensemble des navires brûle et coule par trente mètres de fond.
A bord du Belem, sur la côte au vent, l'équipage doit faire face à des pluies torrentielles, chargées de cendres et de morceaux de lave. Le pont forme un gigantesque cloaque boueux, mais l'équipage est sauf. A Saint-Pierre de la Martinique, on ne dénombrera que deux survivants…