"Histoires d'eaux"
Réelles ou romancées, quelques anecdotes qui témoignent de la vie d'un bateau et de ses équipages. "Histoires d'eaux" est un prétexte qui permet de mieux comprendre la réalité des marins d'hier, leur vie à bord, les manoeuvres, un fait d'histoire...
Il règne une ambiance fiévreuse sur l'île de Sein, ce matin du 20 juin 1940. L'Ar Zenith, le courrier qui assure la liaison avec le continent est parti la veille en compagnie de la Velleda, la vedette des Phares et Balises pour transporter un groupe de Chasseurs Alpins sur l'île d'Ouessant dont il se murmure qu'elle servirait de poste d'embarquement pour l'Angleterre. A l'horizon, l'étrave blanche de la Velleda pointe à l'entrée du chenal de Sein, mais l'Ar Zenith ne revient pas…
Très vite, à peine l'équipage de la Velleda débarqué, la nouvelle se répand comme une trainée de poudre. L'équipage du courrier et son contingent de militaires sont partis pour Plymouth, afin de rallier les forces alliées… C'est l'effervescence sur le quai où de nombreux jeunes manifestent leur envie de faire de même. Mais comment et pour quoi faire ? Sur l'île de Sein, personne n'a entendu l'appel du 18 juin. Les postes de TSF ne sont pas nombreux et le 21 juin, le gardien chef du phare annonce qu'un général a parlé depuis Londres et que son discours sera rediffusé le 22 juin. Bien des hommes sont rassemblés le lendemain autour d'un des rares postes de l'île posé sur la fenêtre de l'hôtel de l'Océan. L'appel alimente bien des conversations d'autant que plusieurs rumeurs font état de bateaux de pêche qui auraient déjà décidé de rallier l'Angleterre depuis plusieurs ports de la côte bretonne. Nombre de jeunes Sénans sont prêts à partir, soutenus par le recteur de l'île qui prêche néanmoins la patience.
Mais la journée du 24 juin va faire basculer le destin de l'île. En fin de matinée, Louis Guilcher, le Maire de l'île est appelé au téléphone par la Préfecture de Quimper. Ordre lui est donné de rediriger vers Quimper tous les militaires présents sur l'île et de procéder à un recensement précis des jeunes hommes et des valides. Visiblement, les autorités ont eu vent des velléités qui se font jour parmi la population des marins pêcheurs du département. Le Maire et le recteur provoquent alors une réunion avec quelques patrons pêcheurs. Le recteur connaît bien les sentiments de ses ouailles. Il décide de brusquer les choses et propose d'organiser un départ massif de l'île. La Velleda et le Rouanez Ar Mor seront les deux premiers bateaux à partir de nuit…Au total, une cinquantaine d'hommes choisissent la clandestinité.
Ils sont encore nombreux à vouloir tenter l'aventure et le 25, un deuxième convoi se met en place : trois nouveaux bateaux le Rouanez Ar Peoch, Le Marie Stella et le Pax Vobis sont prévus. Mais une panne de moteur sur le Pax Vobis désigne alors le Corbeau des Mers. Le cotre n'avait pas été retenu à l'origine, car plus petit que les autres embarcations, il ne pouvait embarquer autant d'hommes d'équipage. mais c'est un bon marcheur et son patron, Pierre Cuillandre, est réputé pour son sens marin. Pour éviter toute confusion, le Corbeau des Mers embarquera ses hommes à la cale du phare, dans la partie ouest de l'île.Vers 22h30, les trois bateaux se rejoignent dans le chenal d'Ezaudi puis mettent cap au nord-ouest pour échapper à la vigilance des patrouilleurs allemands. Au total, ils seront 133 Sénans à servir dans les rangs de la France Libre. A la Libération, l'île fera partie des cinq communes françaises élevées au rang de compagnon de la Libération.